Aller au contenu principal

vœux du Maire

Discours des vœux

Samedi 10 janvier 2026

Chers amis,

Après avoir, comme de coutume, souhaité à chacun d’entre vous une très bonne année 2026, Je vais vous demander l’autorisation d’être, cette année,  un peu plus long que d’habitude. Car je ne veux pas rater ma sortie mais la « gagner » alors que, il y a 5 ans, j’ai raté celle à laquelle je me préparais.

Après 45 années d’une carrière de professeur de philosophie qui avait commencé en 1975, je devais prendre ma retraite de l’éducation nationale en Juin 2020, prononçant alors mon dernier cours en Khâgne devant mes chers élèves émus. Mais le Covid nous a surpris et en mars 2020 je n’ai pu faire de cours qu’en visio…. Je n’ai jamais pu prononcer ce dernier cours de khâgne que j’avais à la fois tant craint et tant désiré. Rassurez vous ; je ne vais pas vous infliger ce « dernier cours de khâgne » mais seulement mon dernier discours de vœux.

Ce dernier discours , après la décision que j’ai prise de ne pas me représenter aux prochaines élections municipales, est évidemment tout chargé de l’émotion de ce qui peut apparaitre comme « une dernière fois ». Il faut toujours se méfier des « dernières fois » ; ce sont souvent comme les « fausses sorties » au théâtre où le comédien s’écrie « Adieu » et ce n’est en réalité qu’un « au revoir ».

J’avais appris une idée magnifique de mon maître en philosophie, Vladimir Jankélévitch, l’idée qu’il n’y a jamais véritablement dans la vie de « première fois » car c’est seulement la deuxième fois que l’on s’aperçoit que la précédente était la première. Et d’ailleurs aujourd’hui, je prends conscience qu’en janvier 2008, déjà, j’avais prononcé mon dernier discours de vœux….

Je m’autorise donc à faire comme si c’était la dernière fois, mon dernier discours des vœux en tant que maire de Valmondois après le premier que j’ai prononcé en janvier 1996, il y a 30 ans.

Depuis la création de la fonction de maire en 1789, Valmondois a connu 26 maires. Je ne sais s’il y a eu 237 discours des vœux comme autant d’années passées depuis 1789. Car tous n’ont pas connu, j’y reviendrais, l’atmosphère propice pour s’adresser à leurs concitoyens comme je le fais aujourd’hui. ( et sans doute, parmi ces 26, suis-je celui qui a pris le plus de plaisir à cet exercice ; au point souvent d’être trop long, ce que me reprochait si souvent mon regretté ami et adjoint Michel Salzard, levant ostensiblement sa montre pour me dire d’arrêter).

 Parmi les 26 maires qu’a connus Valmondois, le premier, fut un  ecclésiastique, le curé Papon, maire pendant trois ans de 1789 à 1792. Le maire dont le mandat fut le plus bref fut Ludovic de Cavelier de Montgeon, maire de 1907 à 1908, et qui succéda à Jean-Antoine Morel dont le mandat fut à l’inverse particulièrement long puisqu’il fut maire de 1883 à 1907 soit 24 ans. De 1907 à 2026, cette longévité ne fut jamais égalée jusqu’à ce que mes 5 mandats viennent détrôner Jean-Antoine Morel. Nos mandats eurent une autre similitude ; celle de faire passer comme maire la commune d’un siècle à l’autre, lui du 19 ème au 20 ème ; moi du 20 ème au 21 ème. Peut-être que le maire qui assurera dans 74 ans  le passage du 21 ème siècle au 22 ème siècle inscrira un nouveau record de longévité.

Tous ces 26 maires n’ont pu exercer leur mandat comme je l’ai fait pendant 30 ans que grâce à l’engagement de leurs conseillers municipaux. Voilà pourquoi j’ai tenu à saluer le nom de chacun d’eux qui s’affichera sur l’écran au dessus de moi. Mais je tiens aussi à saluer les secrétaires de mairie qui sont les chevilles ouvrières indispensables de la vie communale : Jacqueline Cartron, Catherine Narzis, Marie-Jo Cochet, Aymeric Joyeux et aujourd’hui la plus jeune de toutes, Léa Boulogne, 25 ans, qui n’était donc pas née quand j’ai commencé à exercer mes fonctions de maire.  Je n’aurais grâce d’oublier Carole Duparloir-Hennard que j’ai recrutée il y a 19 ans et avec laquelle je partage une très grande complicité amicale. Jean Picault, le responsable des agents techniques, va prendre sa retraite en même temps que moi et j’y vois un symbole car nous représentons, l’un et l’autre, par nous même et par nos familles respectives, une certaine idée de Valmondois.

A côté de ces remerciements pour tous les collaborateurs qui m’ont accompagné depuis 30 ans, je serais très ingrat si je ne mentionnais pas mon épouse, Drina, qui a accepté depuis 30 ans  d’avoir pour principale rivale  dans mon cœur et dans mes obligations Valmondois et qui y a consenti ; je l’en remercie infiniment rétrospectivement.

Je suis fier et heureux d’avoir assumé cette fonction pendant presque trente ans et vous imaginez avec quel mélange d’émotions très contradictoires j’ai décidé d’y mettre un terme. Cette émotion tient aussi à l’histoire familiale qui fut le creuset de la décision il y a 30 ans de présenter ma candidature comme maire de Valmondois.

Car cette fonction, mon grand père Georges Huisman l’avait exercée de 1932 à 1940. Depuis mon élection en 1995, chaque jour, dans mes fonctions municipales, j’ai pensé à lui, comme disent les psychanalystes, comme un surmoi tutélaire et idéalisé. En1934, il fut nommé Directeur général des Beaux-arts, l’équivalent actuel du ministre de la culture. Il eut la chance dans le cadre du Front populaire de travailler avec Jean Zay, tous les deux radicaux socialistes. Et ensemble, à côté de multiples magnifiques réalisations comme le Palais de Chaillot, ils créèrent le Festival de Cannes en 1939. Surgit la défaite de juin 1940 ; Ils décident Jean Zay et lui comme d’autres ministres dont  Georges Mandel et Pierre Mendes France de refuser la capitulation et de poursuivre le combat à partir du Maroc et de l’Algérie, quand De Gaulle lui part à Londres. Pétain prend le pouvoir et dénonce comme déserteur ceux qui sont partis en Algérie sur le Massilia. Et cette « fake news » de l’époque marquera les esprits pendant des années alors qu’en réalité leur décision de partir pour continuer à se battre a été le premier acte de résistance à Vichy et à l’occupation allemande au même moment et au même titre que l’appel du 18 juin. Mon grand père fut révoqué de sa fonction de maire et  destitué de ses droits civiques ; Le conseil municipal de Valmondois, le 15 septembre 1940 se contentera de prendre acte de la révocation de Monsieur Huisman, maire, par le Préfet de Seine et Oise, et de la nomination du délégué spécial de Vichy en lieu et place de mon grand père. Ce même Conseil municipal de Valmondois enverra le 15 juin 1942 ses vœux au Maréchal Pétain : « Le Conseil municipal de Valmondois à l’occasion des tristes anniversaires que la France a vécu en 1940 redit au Maréchal toute sa confiance et lui exprime ainsi qu’à son gouvernement l’hommage de sa fidélité et de son entier dévouement ».  Après avoir passé quatre ans dans la clandestinité et dans la Résistance, mon grand père revient à Valmondois en 1944, après avoir constitué avec Robert Hoffmann, le Comité de Libération ; il fut pourtant battu aux élections de 1945. Et cette blessure qu’il vécut comme une injustice a certainement largement participé à mon engagement personnel à Valmondois, comme pour retisser un lien essentiel et profond avec notre village.

Si je relate longuement cette histoire, c’est aussi pour souligner la chance que j’ai eu de ne pas connaître la guerre ; car quoi de pire pour le maire d’un village d’avoir à annoncer à des familles la mort de leur fils au Front ou en déportation. Aujourd’hui que la perspective de la guerre se profile à nouveau, ici même en Europe, je ne cesserai de répéter qu’il faut tout faire pour l’éviter et qu’en même temps il faut s’y préparer car seul le rapport de force dans notre monde actuel est le bouclier pacifiste protecteur.

Valmondois est mon port d’attache. C’est un port puisque l’un de ses quartiers sur l’Oise s’appelle le Port-au-loup. C’est à Valmondois que j’ai jeté l’ancre, au double sens du mot puisque l’ancre a deux orthographes possibles selon que l’on commence par un a ou un e. Comme ancrage avec un a, Valmondois me renvoie à cette terre humide où mon ancre s’est enfoncée profondément et d’abord grâce aux amis, aux copains car des bateaux j’en ai connu beaucoup mais le seul qu’ait tenu le coup s’appelle toujpours « les copains d’abord ». La terre, c’est aussi celle du cimetière où j’ai enterré tant des miens et tant d’amis et où je reposerai un jour contemplant d’un peu plus haut le devenir de ce village que j’aime tant. La terre ce sont encore ces jardins magnifiques qui transforment au printemps le paysage en feu d’artifice floral. Mais c’est aussi une préoccupation permanente du maire de Valmondois quand un orage arrive à l’horizon car cette belle terre est capable de dévaler du plateau et d’inonder les rues, les caves et les maisons ; donnant à Valmondois le triste record départemental des catastrophes naturelles.

Mais Valmondois fait couler aussi beaucoup d’encre, avec un e, celle de l’encrier….Cette encre là, c’est celle de la littérature et plus largement de tous les artistes qui l’ont honoré.  L’encre, à Valmondois,  c’est celle des lithographes ou des caricaturistes comme Daumier, notre héros local , mais aussi de tous les caricaturistes du monde que nous avons honorés autour de Plantu le samedi 15 janvier 2015 quelques jours après les massacres de Charlie. L’encre, je le sais aussi,  peut aussi avoir la couleur du fiel, celle avec laquelle des misérables pamphlets anonymes et aux relents nauséabonds circulèrent un temps à Valmondois pour critiquer l’action municipale, me rappelant que l’histoire peut toujours se répéter.

Mais l’encre pour moi, c’est le symbole de ce support de la pensée que je m’efforce de servir comme professeur de philosophie. Je représente la cinquième génération de professeurs que compte ma famille et il m’est particulièrement heureux de terminer ma mission de maire de Valmondois par la construction de cette nouvelle école car l’école constitue pour moi le seul temple que j’ai jamais adoré.

Il y a en Afrique, à 3800 km de Valmondois, au Sénégal, à Niamone, une salle de classe de CM2 qui s’appelle Salle Bruno Huisman. Rien ne me rend plus fier et j’aurais échangé toutes les légions d’honneur du monde pour une telle plaque. Je suis fier d’avoir engagé ce partenariat en les aidant à construire leur école pour que tous les habitants de Niamone sachent lire et écrire et devenir ainsi des citoyens éclairés. Il n’y a pas de pire crime à mes yeux dans le monde d’aujourd’hui que d’interdire à des petites filles d’aller à l’école car c’est leur contester la qualité d’être humain à part entière.

En terminant mon mandat par la construction de cette nouvelle école que vous apercevez sur la gauche, j’ai le sentiment d’avoir réalisé ce que je m’étais promis dans mon premier discours des voeux en Janvier 1996 en rappelant que l’âme d’un village c’est son école et qui perd son école perd son âme. Le cœur de Valmondois continuera longtemps à battre au rythme de son école et je m’en réjouis.

Je mets fin à ma fonction de maire de Valmondois au moment où la France et par conséquent aussi tous les habitants de Valmondois sont très fortement divisés. Les trente années de mandat m’ont convaincu que la recherche de positions communes et partagées doit être l’axe essentiel d’un élu. Si le maire demeure encore aujourd’hui le personnage politique le plus apprécié des Français, ce n’est pas seulement, je le crois, parce qu’il est proche des habitants ; c’est parce que sa fonction l’oblige à être pragmatique, à rechercher les solutions, à savoir accepter les compromis. Il faut donc selon moi fuir les extrêmes qui dans leur radicalité aveugle empêchent de trouver un juste compromis.

Mon ami Antoine Compagnon ayant à prononcer son dernier cours au collège de France en janvier 2021, l’avait intitulé « Gagner la sortie ». Quitte à avoir à choisir entre deux expressions « gagner la sortie » ou « Prendre la porte », il concluait qu’il y a plus de panache à gagner la sortie. Je me résous donc comme lui à gagner la sortie.

Encore faut-il choisir entre deux voies de sortie, celle côté cour ( à gauche) ou celle côté jardin ( à droite). Et vous savez qu’en ces temps de campagne électorale, si je sors d’un côté ou de l’autre, ce geste sera interprété comme un engagement. Je me suis donc tourné vers le plus sage des philosophes,  Descartes,  et il m’a conseillé, face au doute, je le cite,  de « me gouverner suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l’excès».

Vous comprendrez donc qu’après avoir  renouvelé à chacun d’entre vous mes vœux les plus chaleureux pour 2026, et en cédant la scène à Hestia Tristani  et Laurent Gardeux pour terminer, en chanson,  par une chanson gaie et endiablée, une Tarentèle, symbole de vie et de vivacité, je gagne la sortie par le milieu de la scène, m’éloignant ainsi des deux excès que je redoute tant pour les années qui viennent.

Je vous remercie.

Bruno Huisman